Découverte
Oren
J’ai toujours ressenti une sorte de soulagement à couper le moteur, comme si ma responsabilité s’éteignait avec lui.
Je me lève et regarde mes passagers, je vois Naka qui prend la main de Nilo avec sa main gauche et lui caresse le visage de sa main droite.
— Enfin tu es là, ma Ptiteboub.. tu m'as fait tellement peur. Je suis si contente que tu sois là, ses mains se lèvent et elle attrape sa sœur avec un câlin.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Je me suis endormie ? J’ai fait un rêve vraiment bizarre…
Sa mère se défait de l'étreinte de Jean-PhiPhi et pose sa main sur le genou de Nilo et lui répond sans laisser le temps à Naka de le faire,
— Tu étais endormi depuis longtemps ma princesse, comment vas-tu ? Tu nous as fait une grosse frayeur.
— Ta mère était vraiment inquiète ma Nilo, mais tu es revenue parmi nous maintenant, ajoute son beau-père.
— Ça va, mais je me sens engourdie un peu.
— Attendez… c’est quoi, ce battement ?
Je me rapproche de Nilo pendant que Naka lui garde une main serrée autour de la sienne. J’ai toujours sur moi un petit kit pour prendre quelques constantes ; une vieille habitude de mes années dans les ambulances. Les rares fois où j’étais parti sans le matériel dont j’avais besoin, cette sensation d’impuissance m’avait suffisamment marqué pour que je préfère désormais transporter trop de choses que pas assez.
— Je vais juste vérifier deux ou trois trucs, d’accord ?
Nilo acquiesce sans enthousiasme, visiblement plus dérangée par toute l’attention qu’on lui porte que par son propre état. Je passe le brassard autour de son bras pendant que le saturomètre se stabilise au bout de son doigt. Son pouls est régulier, autour de quatre-vingt-cinq, sa saturation affiche cent pour cent et le tensiomètre finit par me donner un douze-six tout à fait rassurant. Je finit par me donner un douze-six tout à fait rassurant. Je contrôle sa température dans la foulée : trente-sept degrés.
Rien qui explique pourquoi elle est restée inconsciente aussi longtemps, mais rien non plus qui m’inquiète immédiatement.
Par habitude — ou probablement parce que j’ai toujours besoin d’une vérification de plus pour croire qu’une bonne nouvelle est réellement bonne — je reprends sa tension sur l’autre bras. La valeur est quasiment identique.
— C’est bon signe ? demande sa mère.
— Oui. Ses constantes sont très bonnes.
Je range le tensiomètre mais garde ma petite lampe en main avant de me pencher vers Nilo.
— Regarde-moi deux secondes.
— Encore ?
— Promis, après j’arrête de t’embêter.
Je dirige brièvement la lumière vers chacun de ses yeux.
Ses pupilles se contractent normalement et de façon symétrique ; son regard reste net, sans cette hésitation qui m’aurait poussé à chercher davantage.
— Tout va bien de ce côté-là aussi.
Nilo souffle et s’enfonce légèrement dans son siège.
— Pourquoi vous êtes tous sur moi, en fait ? J’ai juste dormi un peu.
Naka resserre immédiatement ses doigts autour des siens.
— Dormi ? On t’a retrouvée évanouie et tu te réveillais pas. On a bien cru que tu étais…
— Ma petite puce, l’interrompt Jean-Phiphi en se rapprochant. Pas besoin d’aller plus loin. L’essentiel, c’est qu’elle soit revenue parmi nous.
— Ne m'appelle pas comme ça, plus jamais tu m'entends ?
s'exclame Naka avec fermeté et rudesse.
Jean-Phiphi devient tout rouge et ne réplique pas.
Nilo regarde sa sœur, puis sa mère, avant de revenir vers moi avec ce léger agacement qu’elle essaie manifestement de retenir mais qui a fini par déborder.
— Moi, ça va. C’est juste ce battement qui est bizarre, continue Nilo.
Je m’arrête alors que je referme mon kit.
— Quel battement ?
Elle tourne légèrement la tête, comme si elle essayait elle-même de retrouver sa provenance.
— Je l’entendais beaucoup plus fort quand je dormais.
Je jette instinctivement un regard vers l’avant du car. Le moteur est coupé depuis à peine quelques minutes ; elle a moteur est coupé depuis à peine quelques minutes ; elle a pu ressentir ses vibrations pendant son inconscience et continuer à les percevoir après son arrêt.
Ça doit être ça.
Enfin… probablement.
— Tu sais me dire ton prénom ?
— Enilo.
— Et on est où, là ?
— Dans le car.
— Elle me semble bien orientée.
Gatoum s'exprime d'une voix tremblante en interrompant ce moment,
— Nous sommes bien arrivés à l'abri Hypya, je souhaiterais que tout le monde descende calmement, j'ai bien conscience que l'on a vécu un moment tragique au cours de ce trajet mais une bousculade pourrait être synonyme de catastrophe.
Nous devons rejoindre l'abri à pied puisque l'escarpement naturel ne permet pas de rester dans le véhicule.
Azuk, je te veux bien dehors pour être sûr que le site soit sécurisé stp.
— Ça marche, je m'en charge.
Je me retourne sur Hiva et je vois Cléo qui maintient la plante aussi immobile que possible avec des serviettes pour faire tampon. Elle est toujours profondément fichée dans la cuisse de Hiva et, aussi absurde que cela puisse paraître, personne n’ose toucher à ce qui la blesse : retirer cette chose pourrait faire beaucoup plus de dégâts que la laisser en place.
— Ça va ? Tout est stable de votre côté ? Comment te sens-tu Hiva ?
— Oui ça va monsieur le super docteur me répond sèchement Elyne.
Elle doit faire référence au surnom que m'ont donné Azuk et Gaan, je décide de ne pas y prêter de l'attention mais ça me pique un peu quand même.
Hiva pose une main sur l'épaule d'Elyne en me disant quelques mots,
— J'ai mal, mais je supporte la douleur, j'espère qu'on ne tardera pas trop à arriver, je sens que mes forces diminuent.
— Ne dis pas ça Hiv, répond Cléo, tout va bien et tout va bien aller. Hein Elyne ?
— Oui bien sûr que tout va bien aller dit-elle avec une
— Oui bien sûr que tout va bien aller dit-elle avec une assurance feinte.
Je regarde la blessure d'Hiva et on y voit principalement l'énorme morceau de plante fiché à l'intérieur, elle ne saigne pas mais la douleur doit être atroce.
— Elle ne pourra pas poser la jambe, poursuit Elyne, il y a trop de risque que ça réagisse mal et que la blessure s'aggrave, de toute façon quand on lui mobilise la jambe, ça lui fait un mal de chien.
Je me pose à côté d'Hiva pour examiner de plus près cette blessure qui m'est inconnue.
Malgré la coupe nette, l'extrémité végétale frémit encore par intermittence. Pas assez pour savoir si elle se contracte réellement ou si les mouvements de la cuisse lui donnent simplement cette impression.
— Effectivement, elle ne pourra pas se déplacer sans aide.
— Tu vérifies que je ne dise pas de bêtise ? commence à s'agacer Elyne.
— Non, du tout, je regarde par curiosité et pour voir de mes propres yeux ce qu'il en est.
— Donc tu ne me crois pas sur parole.
Je pourrais lui expliquer pourquoi je vérifie. Lui parler des années passées en ambulance, des blessés qu’on croyait stables avant qu’ils ne cessent de l’être. Mais je n’ai ni le temps ni l’envie de défendre mon CV au milieu d’un car rempli de survivants.
— Elyne, je ne suis pas en train de t’évaluer. J’essaie de savoir comment on la déplace sans aggraver ça.
— Ouais bien sûr.
Elle commence sérieusement à mettre à mal mes émotions. Je sens l’agacement monter beaucoup plus vite que je ne le voudrais, accompagné de cette tension familière qui me pousse à répondre avant même d’avoir choisi mes mots. J’allais justement répliquer quand Taran nous interpelle.
— Je me charge de la porter si vous avez besoin, je suis sûr que la plante me visait moi au final, c'est la moindre des choses.
Les personnes commencent à se lever de leur siège, je pense soudainement à Lucas, comment ai-je pu l'oublier ?
Je demande à Gaan de m'aider à le mettre allongé sur la rangée de sièges du fond, le temps qu'on aille à l'abri, on s'occupera de lui plus tard, il y a plus urgent et malheureusement, on ne peut plus rien faire pour lui à présent.
présent.
Une fois qu'on l'a posé sur les sièges, on le recouvre avec une serviette de plage, la plus grande qu'on ait trouvée, compliqué de trouver mieux à ce moment-là.
J'avais bien une couverture de survie la semaine dernière mais je l'ai utilisée entre temps et je n'ai pas pris le temps de la recharger.
— Viens Nilo, je vais te porter dans mes bras pour descendre du car, propose Jean-Phiphi.
— Tu devrais faire attention à ton dos mon chéri.
— Non ça va mieux depuis que je vais à la salle.
— Mais ça va, je vous assure, je peux marcher toute seule.
— Viens je te prends la main, dit Naka, on ne sait jamais.
— Bon, je vais finir par dormir plus souvent à la maison si je suis traitée comme une véritable princesse au réveil.
Son humour détend l'atmosphère qui était devenue sombre avec le transport de Lucas sur le siège.
Je vois les passagers descendre un à un du car, tout le monde semble épuisé par cette escapade et moi le premier.
Dans un jeu, j’aurais pu recommencer le trajet, prendre une autre route et vérifier si elle menait à une meilleure issue.
J’aurais pu tourner ailleurs et sauver Lucas.
Ou condamner quelqu’un d’autre. Je ne le saurais jamais.
Ici, il n’y avait ni sauvegarde ni deuxième tentative.
Quand je sors de mes pensées, presque tout le monde est descendu du car.
Je regarde vers Lucas et je me dis qu'on ira le chercher au plus vite mais pour en faire quoi ? l'enterrer ? Le brûler ? Et s'il avait voulu autre chose ?
Je ne savais même pas en quoi Lucas croyait, et je ne me vois pas demander ça à Newo.
Je vois Cléo qui remonte dans le car, elle interpelle le jeune étudiant qui parlait de nourriture tout à l'heure,
— Solal, tu peux attraper mon sac et celui de Hiva stp, ils sont jaunes et bleus, avec un soleil dessus, tu ne pourras pas les rater.
— Ok ça marche, répond celui-ci, j'étais justement en train d'organiser les affaires qui restaient.
— Parfait, un cerveau de plus ne sera pas du luxe.
À travers les vitres, j’aperçois Gatoum face aux premiers À travers les vitres, j’aperçois Gatoum face aux premiers passagers sortis. Il désigne la forêt, croise aussitôt les avant-bras devant lui pour leur faire comprendre de ne pas s’y aventurer, puis montre le surplomb rocheux et le chemin qui grimpe entre les arbres.
Bram s’éloigne du groupe et son manège attire mon attention. Il s’arrête brusquement, recule d’un pas, avance de nouveau, recule de nouveau, je me demande ce qu'il peut bien faire.
Il acquiesce et se tourne pour appeler quelqu'un, je l'entends à peine mais je distingue nettement sa bouche grande ouverte et ses deux mains mises en porte-voix.
Je suis intrigué mais j'ai déjà ma petite idée à qui s'adresse cet appel, évidemment, Eloan arrive et ils échangent tous les 2, je n'entends pas d'ici mais Bram semble lui montrer quelque chose, il refait les mouvements étranges et son collègue l'imite.
Ils acquiescent et rejoignent le groupe.
Azuk se balade entre la forêt et la montée et surveille attentivement les fourrées.
Gatoum s’arrête au pied du relief et inspire profondément. Je m’attends presque à entendre la quinte de toux qui accompagne chacune de ses grandes inspirations depuis l’Impulsion, mais rien ne vient. Il garde l’air quelques secondes dans ses poumons avant de l’expirer lentement. Puis il recommence. Cette fois, un sourire apparaît sur son visage.
Je regarde une dernière fois Lucas et lui promets intérieurement qu’on reviendra le chercher. Puis je me détourne et pose le pied sur la première marche du car.
Je me joins au groupe et j'attends les instructions de notre guide.
— On va devoir monter cet escarpement, précise Gatoum, une fois en haut, on pourra passer la passerelle et enfin nous aurons accès à l'abri. Normalement on visite tranquillement mais là on va devoir s'activer un peu pour aller soigner Hiva et s'occuper de Lucas qui est toujours dans le car.
— Comment ça on le laisse ? s'emporte Azuk. Pour le petit jeune, Adam, je comprends mais là ça a l'air plutôt calme vu le tour d'horizon que je viens de faire, je pense qu'on devrait le prendre aussi, n'êtes-vous pas d'accord avec moi ?
Je dois avouer que je me sens peiné de le laisser ici aussi, mais qui va le transporter ?
mais qui va le transporter ?
— Un corps sans vie est beaucoup plus lourd à porter, ajoute Gatoum, et Taran, qui parait être l'homme le plus fort, porte déjà Hiva.
— Je suis de l'avis de notre guide, ajoute Elyne, on fait l'aller-retour, la plupart de nos affaires sont restées ici de toute manière, la priorité est de mettre tout le monde à l'abri.
— Ils ont raison Azuk, on ne les abandonne pas.
On avance parce qu’on a encore des vivants à protéger.
Ce n’est pas la même chose, et puis on n'est pas à Mossoul ici. On va prendre soin de lui, mais la priorité est de soigner Hiva, qui elle, est encore bien vivante.
Azuk se résigne, pose sa main sur l'épaule de Gaan et acquiesce.
Je vois Naka qui touche la casquette d'Adam avec sa main droite et à la main de sa sœur dans l'autre.
Le silence à envahi le groupe.
Gatoum le brise en annonçant le départ.
— On y va, Taran passe à droite, il y a une plateforme pour les accès handicapé, Gaan donne-lui un coup de main stp puisqu'il faut activer la manette manuellement, j'ai testé en mode automatique et elle refuse de se lancer.
— Pas besoin, je la porte dans la montée, ça ira.
Je trouve que notre guide se débrouille plutôt bien dans cette situation de crise.
Je vois Naka qui se rembrunit quand Jean-Phiphi prend nsa sœur dans ses bras.
Je ressens qu'il fait bon et, bizarrement, monter cet escarpement me fait un bien fou. Mes jambes réclament l'activité comme si elles essayaient de me rappeler qu'elles sont faites pour ça. Je me dis régulièrement que je devrais me remettre à courir et, comme souvent avec les choses qui me feraient réellement du bien, je repousse au lendemain. Pourtant, lorsqu'il s'agit de me caler devant mon jeu vidéo préféré, je trouve toujours miraculeusement du temps le jour même.
Je me demande parfois pourquoi certaines habitudes finissent par prendre autant de place dans nos vies alors même que l'on sait qu'elles ne nous apportent plus vraiment ce qu'on était venu chercher au départ.
Peut-être que le problème commence aussi lorsque l'on finit par se définir à travers elles, jusqu'à ne plus savoir très bien si l'on fait quelque chose parce qu'on en a envie, parce qu'on en a besoin, ou simplement parce qu'on a fini parce qu'on en a besoin, ou simplement parce qu'on a fini par croire que cela faisait partie de nous.
Ça me fait penser à une patiente que j'avais transportée plusieurs fois lorsque je travaillais dans les ambulances.
Elle prenait quotidiennement du tramadol depuis presque deux ans ; au départ pour calmer une véritable douleur, puis elle avait continué bien après sa disparition. Elle ne cherchait plus vraiment l'effet antidouleur, mais cet état dans lequel le médicament la plaçait et dont elle avait fini par croire qu'elle ne pouvait plus se passer.
Je m'étais demandé à l'époque à quel moment une habitude cesse d'être quelque chose que l'on fait pour commencer à devenir quelque chose que l'on croit être.
Et accessoirement, pendant que je réfléchis à tout ça, mes jambes continuent de me rappeler que me concentrer sur la montée et réfléchir un peu moins ne serait probablement pas une mauvaise idée.
Je vois Taran qui passe devant moi avec Hiva dans les bras. Malgré son gabarit, il fait étonnamment attention à chacun de ses mouvements, comme si toute cette masse musculaire pouvait soudain devenir délicate lorsqu'elle avait une raison de l'être. Hiva garde un bras autour de son cou et semble lui faire suffisamment confiance pour arrêter de surveiller chacun de ses pas.
Je ne sais pas si Taran se sent responsable parce que cette plante semblait lui être destinée ou s'il a simplement besoin de se rendre utile, mais il ne donne en tout cas pas l'impression de vouloir céder sa place.
Je dois reconnaître qu'avec sa montagne de muscles, porter quelqu'un dans cette montée paraît presque facile.
Avec vingt kilos de masse musculaire en plus, j'aurais peut-être proposé mes services moi aussi. Pour le moment, je vais me contenter de porter ma culpabilité, elle est déjà suffisamment lourde.
Cléo et Elyne les suivent de près, deux gardes du corps improvisées qui ne quittent presque jamais Hiva des yeux.
— Je peux marcher toute seule, je vais bien, je t'assure, proteste une voix derrière moi.
Je me retourne et découvre Jean-Phiphi avec Nilo dans les bras. Il s'applique à donner l'impression que tout va parfaitement bien, mais les gouttes de sueur qui apparaissent sur son front racontent une histoire légèrement différente.
— Laisse, je peux bien te porter cinq minutes, répond-il.
Je vais à la salle pour quelque chose quand même.
Je vais à la salle pour quelque chose quand même.
— Mon chou, arrête de vouloir prouver quoi que ce soit et pense à ton dos, intervient Clarisse en posant immédiatement une main dessus.
Nilo soupire.
— Mais je vous assure que mes jambes fonctionnent bien.
Jean-Phiphi résiste encore quelques secondes avant de finalement la reposer avec précaution. Naka est déjà là pour lui prendre la main.
— On ne sait jamais.
Nilo lève les yeux au ciel.
— Bon, je vais finir par dormir plus souvent à la maison si je suis traitée comme une princesse chaque fois que je me réveille.
Naka sourit, puis passe près de Jean-Phiphi.
— Impressionnant.
— Quoi ?
— Rien. Quel homme.
Elle continue sa route avant qu'il ait le temps de répondre.
Clarisse, elle, vérifie encore qu'il ne s'est pas fait mal au dos tandis que Naka s'éloigne déjà avec sa sœur.
Plus on monte et plus je ressens de la fraîcheur dans l'air que je respire, comme si on avait fait une machine à laver géante et qu'on était dans le panier de linge propre.
Cette odeur est enivrante.
Les arbres qui nous entourent sont colorés de vert, de jaune et d'une lueur légèrement bleutée.
Ils me paraissent immenses ou c'est juste le sapiens qui n'est pas si grand que cela finalement.
Chaque arbre est unique, ils ont beau être de la même espèce, ils ne ressemblent pas.
La nature paraît apaisée ici en tous cas, on n'a ressenti aucune agressivité de la part d'un élément floral.
— C'est magnifique cette sorte de couleur bleutée sur les pierres, s'exclame Bram, on dirait qu'elle nous guide jusqu'à l'abri.
— Elle n'étaient pas là avant, répond Gatoum, l'environnement est le même mais la couleur bleutée sur les arbres et sur les pierres n'était pas présente avant.
Nilo marche maintenant correctement, même si Naka garde toujours sa main dans la sienne. Plus nous montons, plus elle regarde autour d'elle avec cette expression plus elle regarde autour d'elle avec cette expression étrange que je commence à reconnaître.
D'un coup, son visage s'illumine.
— Il est revenu !
Naka tourne immédiatement la tête vers elle.
— Qui ?
— Le battement. Il est plus fort maintenant. On se rapproche.
Je ralentis légèrement.
— Tu l'entends vraiment ?
Nilo réfléchit quelques secondes avant de secouer la tête.
— Non, c'est pas vraiment avec mes oreilles.
— Alors comment tu l'entends ? demande Naka.
Elle pose une main contre sa poitrine.
— Je le sens là.
Puis elle s'arrête, se penche légèrement et pose l'autre contre la pierre bleutée qui borde le chemin.
— Et là aussi.
Naka fronce les sourcils.
— Tu veux dire que ça vibre ?
Nilo relève les yeux vers le sommet.
— Je sais pas comment expliquer. C'est partout.
Je pose machinalement ma main sur la pierre à mon tour.
Rien.
Ou presque rien.
Le problème lorsqu'on vous demande de chercher une sensation, c'est que le cerveau devient soudain très doué pour en inventer une.
Je retire ma main.
Pour le moment, je préfère croire que Nilo est simplement plus sensible aux vibrations du sol que nous.
Pour le moment.
La montée devient légèrement plus difficile sur quelques mètres et Saïa hésite devant une pierre plus haute que les autres. Karel, qui se trouve juste devant elle, redescend spontanément d'une marche et lui tend la main.
— Je peux vous aider.
Saïa s'immobilise.
Son regard reste posé sur cette main une seconde de trop, puis remonte lentement vers Karel. Je vois quelque chose passer sur son visage, quelque chose de suffisamment rapide pour que je sois incapable de savoir s'il s'agit de tristesse, de surprise ou simplement d'un souvenir qui vient de surgir sans prévenir.
souvenir qui vient de surgir sans prévenir.
— Ça ira, merci.
Son ton est poli, mais beaucoup plus froid que ne le méritait la proposition.
Karel retire aussitôt sa main sans insister.
— Comme vous voulez.
Il se retourne pour chercher son fils du regard.
Ilyo, lui, a déjà décidé que Wen et Newo étaient beaucoup plus intéressants que son père et tente de les rejoindre en posant ses pieds exactement là où les deux plus grands viennent de passer.
— Ilyo, doucement !
Trop tard.
Son pied glisse sur le bord d'une marche et son corps bascule légèrement en arrière. Saïa réagit avant même que Karel ait le temps de se retourner et attrape l'enfant par le bras.
— Attention !
Ilyo retrouve son équilibre.
Saïa garde pourtant sa main autour de son bras quelques secondes supplémentaires avant de le lâcher.
— Ça va ?
Il acquiesce.
— Merci.
Karel les rejoint.
— Merci pour lui.
— Ce n'est rien.
— Non, c'est loin d'être rien. Il s'appelle Ilyo et moi c'est Karel.
— Saïa.
Elle reporte immédiatement son attention sur l'enfant.
— Et toi, Petit Ilyo, regarde un peu plus où tu poses les pieds.
Ilyo sourit avant de repartir, beaucoup moins vite cette fois.
Surprise par le passage de Taran avec Hiva, Léna s’écarte sur le côté en laissant le duo incongru passer.
L'oiseau noir est revenu.
Je le reconnais immédiatement, perché quelques mètres plus haut sur une branche qui surplombe le chemin. Après tout ce qui s'est passé, je ne sais toujours pas si cet animal nous a réellement guidés ou si mon cerveau a simplement besoin de donner du sens à sa présence, mais je lui adresse malgré tout quelques mots.
— Merci, toi.
Il croasse.
Il croasse.
J'accepte ça comme une réponse.
Naka vient se placer à côté de moi et observe l'oiseau à son tour.
— Il est bizarre.
— C'est vexant pour lui.
— Non, pas comme ça.
Elle reste silencieuse quelques secondes.
— Il me paraît particulier et familier en même temps alors que je ne le connais pas. C'est une sensation que je n'ai jamais ressentie avant.
Elle tourne la tête vers moi.
— Tu crois qu'on peut découvrir de nouvelles émotions ?
Des émotions qu'on n'avait jamais eues avant ?
La question me surprend suffisamment pour que je prenne réellement le temps d'y réfléchir.
— Je ne m'étais jamais posé la question.
— Très rassurant venant d'un adulte.
— J'essaie déjà de comprendre celles que j'ai, et désolé de ne pas être parfait, hein !
Une voix derrière nous intervient calmement.
— Peut-être qu'elles ne sont pas nouvelles.
Karel marche quelques mètres plus bas.
Naka se retourne.
— Comment ça ?
— Peut-être qu'elles étaient déjà en toi, mais que tu n'avais encore jamais vécu quelque chose qui te permette de les sentir.
Naka réfléchit.
— Alors pourquoi on donne des noms aux émotions ?
Karel sourit légèrement.
— Pour pouvoir en parler. Pas forcément pour les enfermer dedans.
Il n'en dit pas davantage et reprend sa marche.
Je regarde Naka.
Elle regarde l'oiseau.
Et je me surprends à repenser à sa question.
Peut-être qu'elle a raison.
Peut-être qu'une vie entière ne suffit même pas à ressentir tout ce dont nous sommes capables.
Le bruit de l'eau devient de plus en plus présent à mesure que nous approchons du sommet. Jusqu'ici, il se mélangeait au vent dans les feuilles, mais il accompagne maintenant chacun de nos pas.
La pente commence enfin à s'adoucir.
Le chemin se resserre et Karel se retrouve de nouveau Le chemin se resserre et Karel se retrouve de nouveau près de Saïa. Sans commentaire, il se place du côté du vide et lui laisse naturellement la partie la plus sûre.
Lorsqu'une nouvelle marche se présente, il lui offre simplement son avant-bras.
Saïa s'arrête encore.
Cette fois, elle l'accepte.
Pas de remerciement, pas d'explication. Seulement un bref hochement de tête lorsque la difficulté est passée.
Karel lui répond de la même manière et poursuit sa montée.
Je ne sais toujours pas ce qui s'est joué entre eux.
Mais quelque chose s'est joué.
Gatoum atteint le dernier palier avant nous et s'arrête net.
Je m'attends à ce qu'il nous donne une nouvelle consigne, pourtant il reste silencieux.
Puis il fait quelque chose que je ne lui avais pas encore vu faire depuis que nous sommes arrivés ici.
Il recule d'un pas.
— C'était pas…
Il ne termine pas sa phrase.
Je le rejoins.
Devant nous, le terrain s'interrompt et une passerelle descend doucement en contrebas avant de disparaître quelques dizaines de mètres plus loin dans une végétation épaisse.
Elle n'est ni gigantesque ni particulièrement longue.
Et pourtant je reste bouche bée.
Deux courbes organiques bordent le passage et semblent se rejoindre au fur et à mesure qu'il descend, comme si quelqu'un avait voulu reproduire une forme vivante sans aller jusqu'à la rendre évidente. Sa matière claire paraît sortir directement de la roche et des nervures bleutées parcourent sa surface par intermittence.
Elles pulsent doucement.
Gatoum s'avance jusqu'à son bord.
Il pose une main dessus.
Une faible lumière se propage autour de ses doigts avant de disparaître quelques secondes plus tard.
Il retire immédiatement sa main.
— Ça non plus, c'était pas là.
— La passerelle ? demande Bram.
— Si. La passerelle, oui.
Gatoum regarde encore la lumière circuler sous sa surface.
— Mais elle n'a jamais fait ça.
— Mais elle n'a jamais fait ça.
Eloan s'approche aussitôt.
Évidemment.
Il se penche presque à hauteur du sol pendant que Bram observe l'endroit où la passerelle rejoint la roche.
— Tu vois une alimentation quelque part ? demande Bram.
— Rien. Aucun câble, aucun raccordement apparent, lui répond Eloan.
— Peut-être que la matière elle-même conduit l'énergie.
— Ou alors elle la produit.
— Bioluminescence ?
— Pas avec cette intensité. À moins qu'il y ait une structure interne qui…
— Les gars.
Ils se retournent.
Solal se tient quelques mètres derrière eux, les bras croisés.
— Vous pourriez juste profiter deux minutes ?
Eloan fronce les sourcils.
— Je profite.
— Non. Toi, tu démontes la passerelle dans ta tête.
Bram sourit.
— C'est une façon de profiter.
Solal regarde autour de lui.
— Vous avez littéralement un pont lumineux qui pousse au milieu d'une forêt devant vous et votre première réaction, c'est de chercher où ils ont caché la prise électrique.
Je retiens un rire.
— Pour une fois, je suis avec Solal.
— Merci.
— Profite, ça n'arrivera peut-être pas souvent.
Il me lance un regard faussement vexé.
Eloan relève enfin la tête.
Pendant quelques secondes, même lui ne cherche plus rien.
Et je crois que Solal vient de réussir quelque chose que personne n'aurait pensé lui demander quelques heures plus tôt.
Nous faire nous taire.
Taran s'engage le premier avec Hiva dans les bras. Cléo et Elyne restent près de lui tandis que le reste du groupe commence progressivement à suivre.
Je pose à mon tour un pied sur la passerelle.
J'attends presque instinctivement qu'elle grince.
Rien.
Pas même une vibration.
Pas même une vibration.
Elle paraît tellement stable que j'oublie rapidement le vide sous nos pieds.
L'eau court entre les rochers plusieurs mètres plus bas avant de disparaître sous les arbres. À certains endroits, la passerelle épouse les racines au lieu de les couper, contourne un tronc puis revient vers sa trajectoire initiale comme si la forêt avait décidé de l'endroit où elle avait le droit de passer.
Plus j'avance, moins je sais où s'arrête la nature et où commence la construction.
Une nervure bleutée s'illumine sous mon pied.
Je m'immobilise.
La lumière poursuit son chemin devant moi.
Nilo s'arrête presque au même instant.
— Ça recommence.
Naka se tourne immédiatement vers elle.
— Le battement ?
Nilo acquiesce.
Mais contrairement aux premières fois, elle ne paraît plus inquiète.
Un sourire apparaît lentement sur son visage.
— Il est plus fort.
Elle reprend sa marche.
Je la regarde quelques secondes.
Je ne sais pas ce qu'elle ressent, mais elle semble beaucoup plus pressée de découvrir ce qui nous attend que de comprendre ce qui lui arrive.
La passerelle descend encore légèrement avant de rejoindre le sol.
Et c'est là que je comprends que nous n'allons toujours rien voir.
Des fougères immenses recouvrent presque entièrement sa sortie. Certaines montent jusqu'à mes épaules et leurs feuilles se superposent au point de former un véritable rideau végétal.
Après une passerelle pareille, je m'attendais naïvement à une arrivée spectaculaire.
À la place, nous avons des fougères.
Gatoum passe devant nous.
Il écarte une première feuille.
Puis une seconde.
Je le vois s'arrêter de nouveau.
Cette fois, il ne dit absolument rien.
Taran franchit le passage avec Hiva.
Puis Elyne.
Cléo.
Cléo.
Ils disparaissent les uns après les autres derrière la végétation.
Je passe à mon tour.
Une feuille gigantesque me barre encore la vue.
Je la repousse de l'avant-bras.
Et mon cerveau cesse de fonctionner correctement.
La première chose que je remarque est l'eau.
Une rivière traverse le domaine en contrebas, se divise entre des îlots de végétation puis disparaît derrière une avancée rocheuse avant de retomber en plusieurs cascades.
Ensuite seulement viennent les bâtiments.
Des structures claires émergent de la forêt.
Une longue courbe sur la gauche.
Une autre sur la droite.
Aucun angle agressif, aucune façade parfaitement droite.
Les constructions semblent accompagner le terrain plutôt que l'avoir remplacé.
Des ouvertures immenses reflètent la lumière.
Des chemins passent entre les arbres.
Par endroits, la pierre pâle et la végétation se mélangent tellement que je ne sais plus vraiment ce que je suis en train de regarder.
Bram ouvre la bouche.
Solal lève immédiatement un doigt dans sa direction.
— Non.
Bram se tourne vers lui.
— J'ai rien dit.
— Je sais. Je prends de l'avance.
Eloan sourit.
Puis son sourire disparaît lentement.
Parce que lui aussi vient de regarder au centre.
Je suis son regard.
Et je le vois.
L'arbre.
Tout le reste devient immédiatement secondaire.
Il domine le cœur du domaine sans donner l'impression d'avoir été placé là. C'est plutôt l'inverse.
Tout semble avoir été placé autour de lui.
Son tronc est si large que je n'arrive pas à en estimer les dimensions et ses branches s'étendent au-dessus des bâtiments dans toutes les directions.
Une lumière douce circule sous son écorce.
À sa base, trois formes s'éloignent entre les racines.
Un triskèle.
Je le reconnais immédiatement.
Je le reconnais immédiatement.
Mais vu d'ici, il ne ressemble plus à un symbole.
Il paraît vivant.
L'une de ses branches rejoint la structure de gauche, l'autre celle de droite, tandis que la troisième disparaît vers la terre et la forêt.
Je regarde de nouveau les deux bâtiments. Les ailes s’ouvrent de part et d’autre de l’arbre avec une étrange harmonie. Il y a quelque chose d’organique dans cette forme, une logique que je sens sans parvenir à la comprendre.
Je lève les yeux.
La membrane translucide s'étend très haut au-dessus du domaine.
Tellement haut que je l'avais presque oubliée.
L'arbre reste entièrement sous elle.
Les bâtiments aussi.
La forêt.
L'eau.
Tout.
Nous nous trouvons à l'intérieur d'un écosystème entier.
Une pulsation apparaît soudain au pied de l'arbre.
La lumière remonte lentement sous son écorce.
Elle atteint les premières branches, se divise puis se propage jusqu'à la canopée.
Quelques secondes plus tard, plusieurs points de la membrane scintillent très haut au-dessus de nous.
Gatoum porte une main à sa bouche.
Je détourne un instant les yeux de l'arbre pour le regarder.
Il connaît cet endroit.
Mais certainement pas cette version-là.
— Je vous jure que…
Sa voix se brise légèrement.
Il inspire.
— C'était pas comme ça.
Cette fois, personne ne cherche à savoir pourquoi.
Même Eloan et Bram restent silencieux.
Solal ne leur demande plus rien.
Il contemple simplement le domaine avec un léger sourire, comme s'il était assez fier d'avoir eu raison quelques minutes plus tôt.
Autour de moi, tout le groupe s'est immobilisé.
Azuk a oublié de surveiller la forêt.
Taran tient toujours Hiva contre lui sans faire un pas supplémentaire.
Elyne ne parle plus.
Elyne ne parle plus.
Wen et Newo se sont rapprochés.
Ilyo ne cherche même plus à les imiter.
Je devrais probablement vérifier quelque chose.
Compter les personnes.
Regarder les accès.
Chercher ce qui pourrait nous surprendre.
Penser à Hiva.
À Lucas.
À la façon dont nous allons revenir jusqu'au car.
Je ne fais rien de tout ça.
Pendant quelques secondes, il n'y a plus rien à anticiper.
Plus rien à résoudre.
Plus rien à empêcher.
Mes pensées se taisent.
Et je regarde.
Simplement.
Une nouvelle pulsation remonte dans l'arbre.
Un petit rire m'échappe presque lorsque je remarque Nilo.
Elle est souriante.
Pas le sourire émerveillé de quelqu'un qui vient de découvrir quelque chose d'extraordinaire.
Quelque chose de beaucoup plus calme.
Plus familier.
Elle observe l'arbre comme j'imagine qu'un enfant regarderait quelqu'un qu'il aurait attendu longtemps sans savoir à quoi il ressemblait.
Naka l'observe à son tour.
— Nilo ?
Sa sœur ne répond pas.
Une autre pulsation traverse le tronc.
Le sourire de Nilo s'élargit.
Ses épaules, tendues depuis son réveil, semblent enfin relâchées.
Naka serre doucement sa main.
— C'est lui ?
Nilo acquiesce.
— Le battement ?
Elle garde les yeux fixés sur l'arbre.
Il n'y a plus aucune inquiétude sur son visage.
Seulement cette étrange sérénité.
Comme si elle venait de retrouver un nouvel ami.
— Je l'entendais.
Elle marque une pause.
— Je le ressentais.
La lumière remonte une nouvelle fois jusqu'aux branches.
La lumière remonte une nouvelle fois jusqu'aux branches.
Nilo sourit.
— Et maintenant… je le vois.